* Médecin de Santé Publique et Anthropologue

PromoSanté & Médecine Générale asbl

1060 Bruxelles

Penser notre relation au temps et à l’espace pour penser celle des patients qui vivent en situation précaire

par le Dr Vincent LITT*, La Revue de la Médecine Générale n° 331 mars 2016

La relation au temps et à l’espace du soignant conditionne sa relation avec les gens, en particulier pour les patients qui vivent en situation de précarité. Prendre conscience de notre singulière relation au temps et à l’espace permet de s’imaginer la relation au monde d‘un patient précarisé et de construire avec lui un climat de confiance.

Les difficultés des praticiens

Les praticiens soulèvent leurs difficultés d’établir une relation de confiance avec les personnes qui vivent en situation précaire. Ils posent des questions (a) telles que :

  • Comment construire une relation de confiance avec des patients qui vivent dans un monde si différent de celui du soignant ?
  • Comment gérer son impuissance face aux problèmes sociaux parfois gigantesques ?
  • Comment comprendre les pratiques des gens, l’utilisation de leurs maigres ressources, l’éducation de leurs enfants, les choix qu’ils font et leurs priorités ?
  • Derrière l’urgence, quelle est la demande? Dans l’errance, que cherchent-ils ?

(a) Ces questions sont celles qui sont le plus souvent exprimées lors des sessions de formation continue (GLEMs, Dodécagroupes) qu’animent les membres de l’équipe de PSMG et à l’occasion desquelles est projeté le film Parole donnée, les patients, la précarité, la relation de confiance, Ph. Jadot et V. Litt, production PSMG, 2013

Prendre conscience de notre propre relation au monde

Pour ne pas les avoir vécues, le praticien n’arrive pas toujours à s’imaginer les conditions dans lesquelles vivent ces patients. Il connaît mieux sa propre manière de voir le monde, ses relations au monde. Elles sont très personnelles et parmi elles, la manière dont le médecin vit le temps et l’espace est un déterminant fort de la relation qu’il tente de construire avec le monde de la précarité.

La prise de conscience de la part du médecin de sa propre relation au monde, puis dans un deuxième temps de la relation au monde de son patient est un moyen puissant d’améliorer considérablement la relation avec une personne qui vit dans des conditions précaires.

La prise de conscience de sa propre relation au temps et à l’espace permet au soignant de se rendre compte qu’il parle à une personne qui vit de manière tout à fait différente dans le même monde que le sien². Le médecin ne va pas changer sa relation au monde ni celle de son patient qui vit en situation précaire. Mais, en prenant conscience d’où (de quelle position) il parle à son patient précarisé et d’où (de quel point de vue) il le regarde, le praticien induit un mode de communication beaucoup plus apaisé et efficace.

Notre relation au temps

Tout d’abord, notre relation au temps. Nous sommes des gens qui vivons dans un temps long, prospectif, nous faisons des plans à long terme pour notre vie professionnelle et familiale, et nous parlons avec des personnes qui vivent au jour le jour, qui ne font des plans que pour la semaine ou pour le mois.

Notre relation à l’espace

Puis, notre relation à l’espace qui est pour nous large, le monde est un village, nous partons en vacances en Espagne ou bien plus loin encore, nous avons un neveu ou une nièce en Erasmus bien loin de chez nous, et nous parlons à des personnes qui vivent dans un carré de quelques centaines de mètres de côté, délimité par la maison, l’ALDI, le CPAS et le cabinet médical.

Notre relation au corps

On peut aussi penser à la relation que nous avons avec notre corps, les soins que nous prodiguons à notre corps, tandis que les personnes qui vivent dans la précarité se débattent avec des problèmes de chauffage ou de sanitaires.

Conclusion

Un praticien qui est amené à vivre régulièrement des situations relationnelles tendues ou bloquées avec un(e) patient(e) en situation précaire, peut améliorer les choses s’il prend conscience de sa propre relation au temps et à l’espace, c’est-à-dire, de sa singulière relation au monde.

Il est utile d’anticiper les situations d’incompréhension. En Belgique, presque 15 % de la population sont à risque de tomber dans la précarité (4), c’est-à-dire une personne sur sept. Ce ne sont pas des situations exceptionnelles. Ça vaut la peine de prendre un peu de temps pour y penser.

Bibliographie

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