* Chargée de projet Cultures & Santéasbl 1000 Bruxelles
alexia.brumagne@cultures-sante.be
** Coordinatrice Promo Santé &
Médecine Générale asbl (PSMG)
1060 Bruxelles
coordination@promosante-mg.be
*** Médecin généraliste Membre de PSMG 5530 Spontin
Les auteurs déclarent ne pas présenter de liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique ou de dispositifs médicaux en ce qui concerne cet article.
Un public méconnu des médecins : les personnes sourdes
Les personnes sourdes ou malentendantes représentent 8,6% de la population belge1. Ces personnes rencontrent des difficultés plus importantes que le reste de la population pour accéder aux informations en lien avec la santé, pour les comprendre, les évaluer et les utiliser, c’est ce qu’on appelle la littératie en santé. Or, de nombreuses études montrent que les personnes qui ont un faible niveau de littératie en santé présentent un moins bon état de santé. Dès lors, quelles sont les spécificités des personnes sourdes en matière de littératie en santé et d’accès aux soins? Quel rôle peuvent jouer les médecins généralistes? Comment entrer en communication avec une personne sourde lors d’une consultation? Cultures&Santé et PSMG ont publié 2 fiches à ce sujet et tenteront d’apporter des éléments de contextualisation et de réponses dans cet article.
Prétest
Vrai
Faux
- 1Toutes les personnes sourdes savent lire sur les lèvres.
- 2Les personnes sourdes ou malentendantes ont un plus faible niveau de littératie en santé que la population générale.
- 3La surdité est un handicap qui nécessite une prise en charge médicale tout au long de la vie.
Réponses en page 23
Introduction
M. Renard, 40 ans et sourd de naissance, se présente à ma consultation pour des céphalées de longue date. À ma demande, M. Renard m’informe qu’il maitrise la langue des signes et peut lire sur les lèvres.
Cela fait maintenant 10 ans qu’il enchaine les rendez-vous avec des spécialistes qui lui ont prescrit une série d’examens afin d’identifier la cause de ses maux de tête. Les résultats sont toujours revenus rassurants : «il n’y a rien», lui disent les spécialistes. «Rien», pourtant lui en souffre, et personne ne peut lui donner une explication. M. Renard me confie que les précédents rendez-vous ont géné- ralement été compliqués : rendez-vous raté parce qu’il n’entendait pas son nom dans la salle d’attente, pas d’interprète prévu pour la consultation, difficulté à lire sur les lèvres de certains médecins qui parlent vite, mauvaise compréhension des recommandations données dans le jargon médical, etc. M. Renard se sent très frustré et déçu de ses contacts avec le système de santé, il a pensé à plusieurs reprises à renoncer.
Je poursuis la consultation en lui proposant de lire sur mes lèvres si cela lui convient, je m’assure de toujours le regarder en lui parlant. J’apprends que monsieur est très stressé et a une situation de vie compliquée. La simple anamnèse et un examen clinique de base me permettent de confirmer qu’il s’agit de céphalées de tension provoquées par des contractures musculaires, en l’occurrence ses trapèzes. J’imprime un schéma simplifié trouvé sur internet pour lui expliquer la physiopathologie de base et je lui prescris des séances de kiné. Je lui propose de contacter immédiatement la kinésithérapeute pour fixer un rendez-vous avec lui. J’en profite pour informer la kinésithérapeute que M. Renard est sourd mais qu’il peut lire sur les lèvres.
La consultation aura duré une vingtaine de minutes. 3 séances de kiné ont permis de soulager ses douleurs.
Accès aux soins et littératie en santé des personnes sourdes
Les personnes sourdes ou malentendantes repré- sentent 8,6% de la population belge. Elles rencontrent généralement d’importantes difficultés à accéder aux soins de santé mais également à l’information pour la santé, y compris aux messages
de prévention comme par exemple les campagnes de dépistage radiodiffusées. Les obstacles pour consulter un ou une professionnelle de santé sont présents dès la prise de rendez-vous (qui se fait souvent par téléphone) et perdurent à toutes les étapes de la consultation (accueil en salle d’attente, communication pendant la consultation, compréhension des informations et des recommandations liées au traitement, etc.).
Peu de chiffres existent concernant le niveau de littératie en santé des personnes sourdes ou malentendantes, c’est pourtant un déterminant majeur de la santé. Certaines études montrent qu’il serait plus faible par rapport à la population générale2 et se caractériserait entre autres par une maitrise difficile de l’écrit, un besoin d’attention élevé nécessaire pour communiquer avec une personne entendante, l’accumulation de mauvaises expériences avec le système de santé qui génèrent stress, frustration ou méfiance mais aussi les préjugés liés à la surdité (mutité, déficience mentale) ou encore la méconnaissance par les professionnel·le·s de ce public, de sa culture propre et de ses spécificités.
De nombreuses études montrent que les personnes qui ont un faible niveau de littératie en santé présentent généralement un moins bon état de santé3,4,5. Dans le cas des personnes sourdes, des chercheur·euse·s ont mis en lumière des consé-
quences spécifiques telles que la difficulté à prendre des décisions, le manque d’autonomie, le cumul de pathologies, des douleurs chroniques, des erreurs
médicales ou de médication, la sur-prévalence de facteurs de risques cardiovasculaires ou encore un taux plus élevé de dépression et d’anxiété 6.
Dans cet article, nous postulons qu’une meilleure connaissance de ce public permettrait une meilleure prise en charge par les professionnel·le·s de santé et ce afin de lever plus facilement certaines barrières d’accès aux soins et aux informations.
Qui sont les personnes sourdes ?
Les personnes sourdes et malentendantes ne forment pas un groupe homogène: les causes de la surdité, l’âge de survenue, le degré de surdité, la présence ou l’absence d’un appareil auditif ou d’un implant, l’utilisation de la langue des signes, la capacité à lire sur les lèvres, etc. sont autant d’élé- ments qui vont influencer la relation et la communication avec les professionnel·le·s ainsi que le niveau de littératie en santé.
Ainsi, chaque personne sourde ou malentendante a ses propres ressources, aptitudes et expériences qui sont à prendre en compte lors d’une consultation. S’informer sur la cause de la surdité, interroger la personne sur le(s) moyen(s) de communication privilégié(s), s’assurer du niveau de compréhension à l’écrit sont autant de préalables que le ou la professionnel·le doit connaitre et prendre en compte (au même titre que toutes les autres informations sur la santé ou le contexte de vie de chaque patient·e).
Le choc des représentations
Dans le cadre d’une recherche7 portant sur l’impact des représentations sur l’accès aux soins des personnes sourdes en France et au Québec, deux chercheuses en sciences sociales notent le constat suivant: alors que les entendant·e·s et surtout le corps médical voient dans la surdité une déficience voire un handicap à éradiquer, certain·e·s sourd·e·s y voit une particularité à préserver et à défendre. En effet,
le fait de se construire dans un registre exclusivement visuel, de partager pour certain·e·s une langue et une histoire communes les amènent à revendiquer une appartenance à un groupe culturel et social appelé «La communauté Sourde».
Les autrices notent un autre paradoxe: alors que le corps médical est omniprésent dans la vie des personnes sourdes, particulièrement au début de leur vie (diagnostic, opération éventuelle, etc.), ces dernières sont par la suite ignorées voire exclues des
services de santé et des campagnes d’information et de prévention qui ne sont pas du tout adaptés. À ce titre, le cas clinique évoqué plus haut pointe des exemples classiques du manque d’adaptation du système de santé, vécus et partagés par de nombreuses personnes sourdes.
Ces éléments participent à expliquer la méfiance ressentie par certaines personnes sourdes vis-à- vis du système de santé, méfiance qui peut teinter et influencer négativement les interactions à venir : moins de consultations, report de soins, agressivité.
Vers des pistes de solutions
En Belgique, quelques initiatives, encore éparses et confidentielles, existent pour permettre aux personnes sourdes d’interagir avec les professionnel·le·s de santé et avoir accès aux soins et aux informations pour la santé: certains médecins ou professionnel·le·s de santé ont appris la langue des signes et peuvent réaliser une consultation en signant; les personnes sourdes (et les professionnel·le·s) peuvent faire appel aux services d’interprètes en langue des signes (SISW en Wallonie et SISB à Bruxelles) en présentiel ou en visio (Relais Signes); la Province du Luxembourg a édité, en collaboration avec une association, un lexique médical pour communiquer avec les personnes sourdes8; le site web Sourdilove propose des informations en langue des signes sur des thèmes liés à l’éducation à la vie relationnelle et affective.
Sans devoir forcément s’initier à la langue et à la culture de la communauté sourde, certaines dispositions faciles à mettre en place peuvent s’avérer utiles pour faciliter une consultation médicale avec une personne sourde. Cultures&Santé asbl et PSMG ont produit deux fiches, l’une plus générale et l’autre spécifique au contexte des consultations de médecine générale qui visent à proposer des recommandations pour améliorer l’accueil et la communication avec les personnes sourdes (figure 1).


De la prise de rendez-vous à la prescription en passant par l’accueil en salle d’attente et la communication lors de la consultation, la fiche produite par PSMG réunit de nombreux trucs et astuces directement tirés de l’expérience d’un médecin signant et a été relue et alimentée par des personnes sourdes9.
La fiche de Cultures&Santéa, quant à elle, élargit le propos à tout acteur ou actrice des secteurs sociaux et sanitaires, proposant des recommandations gé- nérales telles que la mise en place d’activités collectives en inclusion, l’appui sur le réseau social et associatif propre aux sourds, le recours aux technologies de l’information (visio, SMS, WhatsApp) et plus généralement, le renforcement des systèmes sociaux et de santé en proposant un questionnement institutionnel10.
Conclusion
À travers ces quelques lignes, nous avons souhaité mettre l’accent sur les besoins et les difficultés rencontrées par ce public qui, selon nous, passe encore sous le radar lorsqu’il est question d’accès aux informations pour la santé et d’accès aux soins. Les médecins généralistes, en tant qu’acteurs et actrices de la première ligne de soin, ont un rôle important à jouer, non seulement en accueillant et en facilitant les consultations pour les personnes sourdes, mais également en étant attentif à l’accès et à la compréhension des informations en matière de santé et, finalement, en accompagnant les personnes sourdes et malentendantes dans leur parcours de santé.
Bibliographie
- 1Fédération francophones des sourds de Belgique. Rapport annuel; 2020. www.ffsb.be/identite/publications/
- 2Cantero O. Accès aux soins et communication: vers une passerelle entre communauté sourde et soignants de Suisse romande. Lausanne: Unil/Université de Lausanne; 2016.
- 3Van den broucke S, Renwart A, Gerard F, Rummens G, Vancorenland S Verniest R et al. Bilan des connaissances des Belges en matière de santé; Éducation Santé 201; 315: 3.
- 4Kickbush I, Pelikan J, Apfel F, Tsouros A. Health literacy. The solid facts. Copenhagen; WHO 2013: 7.
- 5Heath S, MurphyG. Littératie en santé dans les organisations communautaires : une trousse pour soutenir la mobilisation et la planification. Nouvelle-Écosse, Halifax ; 2014: 11-13.
- 6Cantero O. Accès aux soins et communication: vers une passerelle entre communauté sourde et soignants de Suisse romande. Lausanne: Unil Université de Lausanne; 2016.
- 7Le lexique médical pour communiquer avec les personnes sourdes (à télécharger).
- 8Dalle-Nazébi S, Lachance N. Sourds et médecine: impact des représentations sur les conditions d’accès aux soins. Regards croisés France-Québec. ¿ Interrogations ? – Revue
pluridisciplinaire en sciences de l’homme et de la société 2008; 6. - 9PSMG, la fiche «Faciliter la consultation médicale avec les personnes sourdes ou malentendantes» (à télécharger).
- 10Cultures & Santé, la fiche Lisa> «La littératie en santé et les personnes sourdes» (à télécharger).
EN PRATIQUE,
NOUS RETIENDRONS
- 1Les personnes sourdes ou malentendantes ne forment pas un groupe homogène.
- 2Proposer un système de prise de rendez-vous par email, SMS, WhatsApp, Signal.
- 3S’informer auprès de chaque patient·e sourd·e ou malentendant·e de son mode de communication privilégié.
- 4Prévoir une durée de consultation plus longue.
La Rédaction
